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"Le (non-)vote et la fracture sociale", par Béligh Nabli Maître de conférences en droit public à l’université Paris-Est-Créteil et Sciences-Po Paris

Par Karine Parrot - Dernière modification 21/11/2011 22:42

Suite de l'article de Béligh Nabli paru le 15 novembre 2011

 

Le vote n’est pas un acte individuel, un moyen d’expression, un droit politique comme les autres. Il permet au citoyen de participer à l’exercice de la souveraineté. C’est un signe fort de socialisation et de politisation par lequel il se saisit et décide des affaires publiques. L’égalité politique existe à travers le suffrage universel, sorte de sacrement de l’égalité des citoyens. Or, historiquement, le droit de vote fut longtemps conditionné et soumis à des techniques destinées à limiter la reconnaissance de ce droit politique. En dépit du discours universaliste qui accompagna l’instauration de la République française, le droit de vote fut d’abord un «privilège» réservé à certains hommes. Mais, malgré une dynamique historique d’extension progressive de la reconnaissance du droit de vote, la participation électorale est frappée d’un phénomène abstentionniste, signe d’une fracture sociale et politique.

 

Si la citoyenneté établit le lien social entre l’individu et le corps politique, c’est au moment de l’élection que les individus se constituent de manière ponctuelle et symbolique en «communauté de citoyens». Toutefois, tous ses membres n’entretiennent pas le même rapport avec cette part d’eux-mêmes, certains préférant l’ignorer. Même s’il représente un devoir dans la morale républicaine, non seulement le vote demeure en droit français un acte volontaire juridiquement facultatif, mais l’inscription sur les listes électorales n’est pas automatique. Ainsi, au-delà des conditions formelles qui restent attachées à la reconnaissance de ce droit politique, certains citoyens qui en sont titulaires ne votent jamais ou rarement. Malgré la place centrale de la participation électorale dans la vie des institutions démocratiques, on observe une montée continue, quoique irrégulière, de l’abstention depuis les années 1980. Exception faite de l’élection présidentielle, la France est devenue une «démocratie de l’abstention» (selon l’expression de Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen).

 

Ce phénomène est traditionnellement analysé comme une pathologie du fonctionnement du système représentatif. Sa compréhension ne saurait se détacher de l’environnement social dans lequel il s’inscrit. Si l’abstentionnisme donne lieu à des interprétations diverses et contradictoires (acte passif ou actif, voire militant), ce phénomène demeure une manifestation politique de l’exclusion sociale d’une partie de la communauté nationale. Le recul de la participation électorale est prégnant dans des milieux populaires frappés par la pauvreté, le chômage de masse, l’échec scolaire, la ghettoïsation, les discriminations et autres sources d’une citoyenneté politique à plusieurs vitesses.

 

De nombreux scrutins confirment cette moindre participation électorale des catégories sociales les moins favorisées. Dès lors, le principe du suffrage universel a du mal à masquer un «cens caché», selon l’expression de Daniel Gaxie. Le suffrage universel est toujours un suffrage censitaire de facto, au sens où certains gouvernés intègrent leur «incompétence» pour trancher des questions complexes. Pis, le «choix» de l’abstention traduit moins une indifférence à l’égard de la chose publique, que le sentiment d’une absence d’options ou de choix réels : le pluralisme de l’offre politique semblant parfois fictif. En ce sens, le renforcement de la participation électorale n’incombe pas seulement aux citoyens : elle convoque l’ensemble des acteurs de la vie politique, en général, et les candidats à la prochaine élection présidentielle, en particulier. A défaut de prise de conscience, le sentiment de «défiance» à l’endroit de nos «représentants» pourrait prendre des formes moins passives que la non-inscription ou l’abstention.

 

Auteur de la note «L’égalité politique : une égalité réelle ?» pour Terra Nova.


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