Aux origines de la police scientifique, lire la présentation
AUX ORIGINES DE LA POLICE SCIENTIFIQUE
Alphonse Bertillon, précurseur de la science du crime
Ouvrage collectif
Sous la direction de Pierre Piazza
Editions Karthala
383 pages - 29 euros
Paris – le 15 novembre 2011
Fruit du travail d’une quinzaine d’experts en criminologie, historiens et sociologues, AUX ORIGINES DE LA POLICE SCIENTIFIQUE retrace l’histoire de la police d’identification, entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, à travers son précurseur : Alphonse Bertillon (1853-1914). Rédigé sous la direction de Pierre Piazza, Maître de conférences en science politique, cet ouvrage collectif est riche de plus de 150 documents d’époque originaux. Dix chapitres thématiques exposent et analysent le caractère capital des apports d’Alphonse Bertillon tant dans le développement de pratiques rationnelles d’identification des personnes, qu’en matière de criminalistique.
Biographie d’Alphonse Bertillon
Considéré comme l’inventeur de l’identité photographiée et de l'anthropométrie judiciaire, appelée « système Bertillon » ou « Bertillonnage », Alphonse Bertillon est une figure majeure et incontournable de l’histoire de la police technique et scientifique. Simple employé auxiliaire à la Préfecture de Police en début de carrière, il bouleverse la vie civile, policière et juridique de plus d’une nation par ses dispositifs policiers novateurs et ingénieux. Pionnier de l’enquête scientifique salué par Conan Doyle, dans Le chien des Baskerville, il s’impose comme le premier grand expert de l’identification des personnes et de la police scientifique. En 1893, il est nommé premier directeur du service de l’Identité judiciaire de la Préfecture de police de Paris. Ses méthodes d’investigation (mesure des corps, photographie signalétique face/profil, modernisation des fichiers de police, identification par l’exploitation des indices et des traces, etc.) sont rapidement adoptées dans toute l'Europe, puis aux États-Unis et dans le monde entier.
A travers la récidive, ce qu’on vise ce n’est plus l’auteur d’un acte défini, c’est le délinquant
Il faut attendre 1892, année de l’arrestation de l’anarchiste Ravachol pour que le Bertillonnage soit unanimement salué. La police reconnut alors l’auteur des attentats du Boulevard Saint Germain et de la rue de Clichy grâce à sa fiche anthropométrique judiciaire : ses mensurations et une photographie face/profil avaient été prises à la prison de Saint-Étienne deux ans auparavant. L’heure de gloire nationale du « système Bertillon » est arrivée, et avec elle la base de toute procédure pénale : administrer la preuve de l’identité. En cette fin du XIXe siècle où les récidivistes représentent la moitié de la population carcérale en France, les analyses photographiques, chimiques, graphologiques d’Alphonse Bertillon permettent de résoudre de nombreuses affaires criminelles. La criminalité devient peu à peu, à la place du crime, l’objet de l’intervention policière.
L’invention de l’identité par la photographie
Petit à petit c’est tout le système policier international qui se modifie… et la vie civile ! L’invention de l’identité photographiée qui permet de mettre aux fers les récidivistes, va s’étendre progressivement au citoyen lambda. Dans le cadre de l’action gouvernementale engagée contre les récidivistes, l’objectif d’Alphonse Bertillon est de pouvoir affirmer avec certitude l’identité d’un prévenu. Le marquage ayant été aboli en France par la loi du 31 août 1832, Alphonse Bertillon s’inspire de son environnement familial de tradition savante, où les méthodes d’investigation sont l’observation et la classification, pour instaurer le portrait photographique comme mise en évidence de l’unique aux corps des criminels mêmes. Un choix en phase avec son époque, la photographie s’imposant au XIXe siècle comme l’outil absolu des sciences d’observation. Pour citer Alphonse Bertillon : « En un mot, c’est la marque, mais la marque indélébile et sans torture ». Il crée alors sur cette base l’identité attribuée à l’ensemble de la société.
Le « portrait-parlé » devient une fiche signalétique efficace
Bertillon prend rapidement conscience des avantages que revêt une description brève et précise du physique de chacun pour les pratiques administratives et policières de recueil des renseignements signalétiques. Grâce à l’emploi d’un vocabulaire uniformisé et normalisé se basant sur l’étude des dimensions et des formes du nez, de l’oreille et du front, employée dans les sciences de la nature, le « portrait-parlé » est une technique de signalement extrêmement perfectionnée (près d’une centaine d’annotations). Le Bertillonnage est ensuite enseigné dans les rangs des policiers et des gendarmes de la « Belle Epoque », sous la forme du signalement descriptif et de l’anthropométrie criminelle élaborés par Alphonse Bertillon. Le « portrait-parlé » contribue à poser les repères d’une culture policière commune, européenne et intercontinentale, à la veille de la Première Guerre Mondiale. Toutefois, les difficultés posées par la transmission télégraphique de celui-ci et l’absence d’entente internationale voient l’usage de cette méthode déclinée durant l’entre-deux-guerres.
Les empreintes digitales déstabilisent le système Bertillon
Dès les années 1890, le principe même du classement anthropométrique, devenu international, est concurrencé par le recours aux empreintes digitales qui permettent l’élaboration de systèmes alternatifs d’organisation des fichiers. Des recherches effectuées en Grande-Bretagne, en Indochine, en Italie et en Amérique du Sud mettent en évidence l’infaillibilité de ce procédé dans l’identification de personnes. Face à la montée en puissance de la dactyloscopie, moins complexe que le Bertillonnage, Alphonse Bertillon décide d’intégrer le relevé des empreintes digitales sur les fiches signalétiques. Alors même qu’il favorise la diffusion de méthodes d’identification inédites dans le monde entier, la dactyloscopie est pour lui, uniquement un moyen de preuve identitaire supplémentaire. Il refuse d’ordonner ses fichiers de délinquants et de criminels de la Préfecture de police de Paris d’une façon autre qu’anthropométrique. Son hostilité vis-à-vis d’un système de classement fondé exclusivement sur les empreintes digitales, retardera de plusieurs décennies la conversion des fichiers de la police française au principe de la dactyloscopie.
Lorsqu’il décède en 1914, Jean-Marc Berlière* précise :
« Il n’y avait encore que 60 000 fiches classées de façon dactyloscopique sur un total de 1200 000. La France ne renonça pas à l’anthropométrie et n’adopta le classement purement dactyloscopique qu’avec beaucoup de retard sur le Royaume-Uni et les autres pays où la fiche signalétique avait privilégié les seules empreintes dès les premières années du XXe siècle. Un retard qui n’allait être comblé qu’à partir des années 1980 avec le plan de modernisation de la police mis en place par Pierre Joxe ».
* Jean-Marc Berlière est professeur émérite de l'Université de Bourgogne, spécialiste de l'histoire de l'institution policière en France.
Paradoxalement, Bertillon est aussi le premier à identifier un criminel grâce à l’analyse de ses empreintes digitales retrouvées sur le lieu où il avait commis son forfait…
L’univers carcéral optimise le bertillonnage
Les prisons et plus largement les centres de détention, ont joué un rôle capital dans la diffusion du Bertillonnage en France. Dès le milieu du XIXe siècle, plusieurs projets relatifs à l’administration pénitentiaire préconisent le recours à la photographie pour une meilleure identification des prisonniers. Des daguerréotypes sont réalisés au cours des années 1840, lors de certaines arrestations en Belgique, en Angleterre et à Paris mais la photographie est également utilisée aux fins de reconnaissance des victimes. En 1872, le premier service de photographie judiciaire voit le jour en France.
En 1885 est imposée la création de services d’identification dans l’ensemble des prisons centrales françaises, qui reçoivent toutes une brochure détaillée, rédigée spécialement par Bertillon lui-même. En 1887, les registres d’écrou, livre officiel sur lequel est inscrite l’identité d’un détenu, sont officiellement modifiés. Ils disposent dorénavant d’indications de mesures « relatives au diamètre de la tête, au pied, au doigt médius, au profil du nez et à la couleur des yeux », auxquels seront ajoutées plus tard les empreintes digitales.
La loi sur la relégation des récidivistes prévoit l’internement à perpétuités des condamnés récidivistes au sein d’un bagne colonial. C’est pourquoi le Bertillonnage et la photographie judiciaire sont si importants dans l’univers carcéral. Les stratégies de contournement identitaire pour faire endosser une condamnation à un autre sont fréquentes et des enquêtes sont régulièrement diligentées auprès des services anthropométriques de la Préfecture de Police pour les déjouer.
Identifier les cadavres et rendre scientifiques les enquêtes policières
Dès 1884, Alphonse Bertillon obtient l’autorisation d’expérimenter le signalement anthropométrique à la Morgue de Paris. Cette initiative manifeste sa volonté d’identifier précisément tous les individus, même décédés. Il élabore et applique un dispositif visant à redonner vie au cadavre à l’aide notamment d’un appareillage photographique spécifique et de techniques permettant de « revivifier » les yeux et la texture du visage des morts. Le contenu des fiches élaborées permet d’être comparé à celui des fiches conservées dans les différents fichiers anthropométriques, centralisés par le service de l’Identité judiciaire de la Préfecture de Police. Cependant, les effets de l’identification à l’aide de mesures anthropométriques alliées à la photographie demeurent limités en raison de la concurrence d’autres modalités plus traditionnelles de reconnaissance et de l‘origine même des populations déposées à la Morgue de Paris.
Parallèlement, les efforts de Bertillon se concentrent sur l’enregistrement photographique des cadavres retrouvés sur les scènes de crimes. La conception et le recours à un appareillage sophistiqué facilitent l’obtention d’informations exactes, quantifiables, cartographiques et volumétriques sur la position des corps, des armes, etc… Ainsi, en 1907, il met au point un appareil dit « plongeur » qui permet de confectionner des clichés métriques du corps et du visage d’un cadavre grâce à un trépied de deux mètres de haut. La photographie métrique s’avère non seulement précieuse pour les besoins de l’enquête policière, mais aussi pour les juges d’instruction et les jurés.
Un carnet anthropométrique créé pour surveiller étroitement les nomades
A la fin du XIXe siècle, les pouvoirs publics prennent conscience de la difficulté d’identifier avec précision des personnes lorsque celles-ci se déplacent. Les vagabonds, les forains et les ambulants sont vus par la société républicaine comme des marginaux, des oisifs et des criminels dangereux pour le reste de la population. Un projet de loi de 1908 soumet au Parlement l’imposition d’un « carnet anthropométrique des nomades » qui sera adopté en 1912. Le ministre de l’Intérieur de l’époque nomme alors Alphonse Bertillon, membre de la Commission instituée en vue de préparer les projets de règlement d’administration publique prévus par la loi. A bien des égards, le carnet anthropométrique des nomades s’inscrit dans le prolongement des méthodes et des procédés du Bertillonnage. Il permet certes d’identifier ces « monomanes de la route », comme ils sont alors souvent désignés, mais il contribue aussi à les stigmatiser et les exclure encore plus de la communauté nationale.
Identité indigène et logiques policières de contrôle des colonies
Le rôle joué par le service de l’Identité judiciaire de la Préfecture de police de Paris ne s’arrête pas aux frontières de la France métropolitaine. L’intérêt de l’étude de l’identification dans le contexte colonial permet enfin de comprendre comment le droit colonial s’incarne concrètement sur le plan des pratiques policières.
Dès la fin des années 1880, des services d’identification sont instaurés dans plusieurs villes importantes de l’Empire colonial et placés sous la responsabilité des autorités de la police ou d’immigration rattachées à l’administration coloniale. Ils contribuent alors souvent activement à la mise en forme et au renforcement de barrières catégorielles et raciales spécifiques au régime des colonies. L’Algérie constitue un exemple typique de ce phénomène.
La diffusion internationale du Bertillonnage
Le Bertillonnage développé en France, hors France métropolitaine et dans les colonies à partir des années 1880 suscite très tôt un vif intérêt à l’étranger, où le service parisien de l’Identité judiciaire s’impose comme un modèle incontestable de rationalité et d’efficacité. Dans l’ensemble des pays séduits, des experts en identité judiciaire importent les connaissances, les savoir-faire et les instruments promus par Bertillon qu’ils considèrent souvent comme universellement applicables. Beaucoup d’entre eux se déplacent à Paris pour y suivre les enseignements délivrés par Bertillon ou entretiennent une correspondance avec lui. Dans le même
temps, de nombreuses traductions de ses ouvrages et articles publiés sont réalisés et forment les premières pièces d’un corpus international de savoirs consacrés à l’identification des criminels.
Mais au début du XXe siècle, une absence d’harmonisation des pratiques d’identification caractérise la communauté policière internationale. Le développement de nouvelles technologies concurrentes au Bertillonnage (empreintes digitales) ajouté aux variantes des modes de classements des fichiers, des vocabulaires employés, des formes de photographie judiciaire confectionnées, etc. rendent ces divers dispositifs difficilement compatibles. Et compromettent par conséquent toute mise en œuvre efficace d’une véritable coopération policière à l’échelle internationale. A la suite de tentatives de rapprochement par les pays pour constituer une véritable police universelle des identités, la coopération transfrontalière en matière de police conduira à la création officielle en 1923 de la Commission Internationale de Police Criminelle, ancêtre d’Interpol.
L’affaire Dreyfus et les dérives de l’expertise policière
Les apports d’Alphonse Bertillon apparaissent cruciaux dans le processus qui conduit la police, lors de ses investigations, à s’orienter résolument vers la constatation, le relevé et l’analyse d’indices de plus en plus diversifiés, à des fins de preuves « scientifiques ». Mais dans le même temps, les méthodes de Bertillon font aussi l’objet de critiques pointant le caractère humiliant des mensurations ou les dérives liberticides de ces pratiques. Et c’est la personnalité même de Bertillon qui est pointée du doigt. Lorsqu’Alphonse Bertillon produit au cours de l’affaire Dreyfus, une expertise graphologique très controversée (thèse de l’autoforgerie) de la principale pièce matérielle en défaveur de l’accusé, ses détracteurs l’accusent d’antisémitisme. Une violente campagne de presse conteste alors ses compétences. A la suite de cet évènement, Bertillon se voit retirer la direction du service de l’Identification graphique. Celle-ci est alors rattachée au laboratoire de toxicologie, au sein de la Préfecture de police de Paris.
Ouvrage sous la coordination de Pierre Piazza :
Maître de Conférences en science politique à l’université de Cergy-Pontoise, les travaux de nature socio-historique de Pierre Piazza portent essentiellement sur les dispositifs étatiques d’identification des individus et leurs enjeux. Il a publié et coordonné de nombreux ouvrages et articles sur le bertillonnage, la dactyloscopie, l’encartement et la biométrie, dont Histoire de la carte nationale d’identité (Odile Jacob, 2004), Du papier à la biométrie. Identifier les individus (Presses de Science Po, 2006), L’identification biométrique. Champs, acteurs, enjeux et controverses (éditions de la MSH, 2011).
Ont contribué à son écriture :
Ilsen About est Docteur en histoire de l’Institut universitaire européen et enseignant-chercheur.
Jean-Marc Berlière est Professeur émérite spécialiste de l’histoire de l’institution policière en France et chercheur au CESDIP.
Bruno Bertherat est Maître de conférences en histoire, spécialiste des pratiques funéraires à l’époque contemporaine.
Teresa Castro est historienne de l’art de formation et docteure en études cinématographiques.
Emmanuel Filhol est Enseignant-chercheur et membre du Laboratoire SPH.
Mercedes Garcia Ferrari est Professeur assistant au département d’Histoire de l’Université Nationale Générale Sarmiento. Ses recherches portent sur l’histoire de l’identification en Amérique Latine et ses enjeux.
Diego Galeano est sociologue et historien, spécialiste de l’histoire urbai,e et de l’histoire sociale de la police et de la criminalité.
Martine Kaluszynski est Directrice de recherches au CNRS. Ses travaux portent sur la socio-histoire de l’Etat, des sciences de gouvernement, du droit et de la justice.
Laurent López est doctorant en Histoire Contemporaine. Il travaille sur la police et la gendarmerie sous la IIIe République.
Roger Mansuy est mathématicien, Professeur et rédacteur en chef du journal Quadrature.
Laurent Mazliak est Enseignant-chercheur au Laboratoire de Probabilités et Modèles Aléatoires des Universités Paris VI-VII. Il est spécialiste du contrôle stochatisque et de l’histoire des mathématiques de la Première Guerre Mondiale.
Yann Philippe est Maître de conférences en Histoire et civilisation, il travaille sur l’histoire policière, politique, sociale et culturelle de New-York.
Marc Renneville est Maître de conférences en Histoire. Spécialiste des enjeux de la criminalité et de la justice, il est notamment directeur de la publication du site Criminocorpus.
Jean-Lucien Sanchez est docteur en Histoire de l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Il travaille sur l’histoire pénale et coloniale de la IIIe République, plus particulièrement sur les bagnes coloniaux de Guyane française.
Stéphanie Solinas est une artiste française formée à la photographie à l’ENS Louis Lumière. Son travailest une réflexion à la fois sur l’identité, sur l’image et sur la société qui les élabore.
Stéphanie Sotteau Soualle est docteur en Histoire de l’art. Ses travaux antérieurs en histoire de la photographie ont été consacrés aux prisons parisiennes de1888 à 1919.
Ouvrage publié avec la contribution financière du CESDIP (Centre de recherches sociologiques sur le Droit et les Institutions pénales, CNRS – UMR 8183) et du LEJEP (Laboratoire d’Études juridiques et politiques, Université de Cergy-Pontoise).
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